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  • Patrick Nijs, ancien ambassadeur de Belgique : la Chine n'est pas un pays brutal qui dispose d'un héritage culturel susceptible de profiter au monde

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    Patrick Nijs, ambassadeur honoraire belge et ancien ambassadeur à Beijing

     

    Patrick Nijs  a pris sa retraite d'ambassadeur le 30 avril dernier. Autrefois tiers-mondiste, il se dit toujours engagé. « Je ne suis pas fier d'être blanc, déclare-t-il. Je vois plus cela comme une damnation. On a détruit des civilisations pour imposer un modèle limité par essence, or aujourd'hui, on court dans le mur. » Dans ses premiers contacts avec la Chine aussi, l'Occident a imposé le libre échange par les armes, et a humilié le peuple chinois.

     

    Avant de venir en Chine en 1997, Patrick Nijs a été en poste en Afrique. Là il a vu l'échec des méthodes de développement préconisées par l'Occident. « Chaque fois qu'on construisait quelque chose, ça se détruisait, et il fallait redémarrer à zéro. On a fini par ne plus croire en la possibilité pour l'Afrique de se développer. » Quant à la Chine, les Occidentaux prédisaient l'échec des ‘pôles de développements' mis en place à partir de Deng Xiaoping dans les années 1980. « On considérait la voie choisie par la Chine comme une impasse. On considérait qu'il fallait des développements intégrés, qu'on ne pouvait pas décoller trop vite, qu'on ne pouvait réinvestir que les surplus dégagés par l'agriculture, etc. » Mais l'histoire a montré que tout ça était faux.

     

    Il considère que l'homme blanc a en quelque sorte atteint ses limites. Il pense qu'une ère nouvelle va s'ouvrir, avec de nouveaux paradigmes. « Ma conviction fondamentale est que les nouveaux paradigmes viendront de Chine. Des choses vont surgir ici qui seront absolument nouvelles et d'une autre nature que ce que l'Occident a infligé au monde. »

     

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    « Le développement actuel de la Chine est un phénomène unique dans l'histoire de l'humanité. Ce que la Chine a réussi à faire depuis les années 1980 est fascinant. » À l'inverse de beaucoup d'intellectuels qui trouvent des antécédents au développement économique chinois dans l'histoire des tigres asiatiques par exemple, Patrick Nijs croit en la singularité du modèle chinois. « On ne pourrait pas recomposer ça ailleurs ! On ne retrouve nulle part cette façon d'aborder la question du développement. Partout ailleurs, les choses se passent à un rythme bien plus lent. » Et d'ajouter : « Pour une fois, on a une civilisation qui nous tient tête, et qui prétend en savoir plus que nous. Et ce n'est pas exclu. »

     

    La civilisation occidentale s'est développée sur la base de paradigmes tels que ‘l'épanouissement de l'individu' ou encore ‘la démocratie parlementaire'. Rien ne dit que la Chine doive forcément suivre la même voie. « Le type de personnalité ou ‘d'être au monde' pour utiliser un terme plus philosophique, ne sera pas nécessairement basé sur l'Ego ou la personne. Il y a dans la culture asiatique une dimension communautaire et sociale qui est beaucoup plus forte que chez nous. Je peux m'oublier moi-même et être parfaitement heureux ainsi, simplement en servant ma famille, mon groupe et ma société, parce que j'y trouve mon bonheur. » Patrick Nijs en veut pour preuve l'échec relatif de la psychanalyse dans les sociétés asiatiques. Alors qu'il était en poste au Japon lors du tremblement de terre de Kobe, il a vu à quel point les Occidentaux pouvaient se lamenter sur leur sort, là où les Japonais faisaient face à la situation en essayant de s'oublier un peu eux-mêmes.

     

    Le modèle occidental n'est pas soutenable à long terme. Cinq milliards d'individus qui tous se croient uniques, ce n'est pas viable. « L'Occident a fait de l'individualisme un des ses paradigmes fondamentaux. Pour moi, c'est une impasse. On passe son temps à se préoccuper de soi-même, alors que dans le fond, on ne présente aucune forme d'intérêt. »

     

    « L'influence des moines et des prêtres est aujourd'hui en Chine beaucoup plus grande qu'on ne croit. Les gens sont un peu paumés au niveau des valeurs. »

     

    Aujourd'hui en Chine, les églises chrétiennes sont pleines. Et la fréquentation des temples bouddhistes et taoïstes est certainement plus importante encore. « Les gens se rendent bien compte que certaines valeurs font défaut. Ce sont des questions qui les obsèdent. Dans ce contexte, les prêtres taoïstes et moines bouddhistes sont loin d'être rejetés, ils ont beaucoup de disciples et sont fort sollicités. Parallèlement, le rapport Église – État à la chinoise est intéressant. Aujourd'hui il y a un vrai échange. L'État l'apprécie et ne se mêle pas de manière outrancière de ce qu'ils font. »

     

    À l'heure actuelle, la Chine prend le monde de front, et elle fait peur. Les Etats-Unis disposent d'un softpower qui leur permet de faire accepter leurs excès. Ce softpower fait aujourd'hui défaut à la Chine. Mais pour Patrick Nijs, la Chine n'est pas un pays brutal. Et elle dispose d'un héritage culturel susceptible de profiter grandement au monde. « Il y a dans ce pays des doses de compassion extraordinaires. Je crois au métissage, à l'enrichissement culturel. Il n'y a rien d'agressif dans le taoïsme, dans le bouddhisme non plus. Ce sont des courants de pensée et des religions qui font de la tolérance la valeur fondamentale. Il n'y a pas de raison de s'inquiéter. Je suis convaincu que les grandes réponses qui vont déterminer l'avenir viendront de Chine. Quand on voit la puissance de ce pays, tout va se décider ici. »

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