mendicité

  • Si Foshan (sud de la Chine) chassait la pauvreté plus tôt que les mendiants!

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    Je ne sais pas ce qu'il en est de vous, mais il y a parfois des nouvelles qui ont le don de me mettre en colère, presque à en désespérer de la nature humaine. Comme vous peut-être, j'ai appris que la ville de Foshan, dans le Guangdong, a adopté un texte interdisant aux mendiants de fréquenter certains lieux publics. Oui, vous avez bien lu. Et pas pour des raisons d'hygiène ou de troubles potentiels à l'ordre public, non. Ce sont des raisons discutables, mais qu'on pourrait, à l'extrême rigueur, comprendre. Un des responsables du service municipal qui a rédigé ce texte a été très direct : cela porterait atteinte à l'image de la ville. Concédons au moins à cette personne le mérite de la franchise, mais avouez qu'il y a là de quoi se sentir mal à l'aise.Cette personne a-t-elle bien mesuré ses propos. Les mendiants « portent atteinte à l'image de la ville ». A t-il songé, et je ne doute guère que les internautes chinois se chargeront de lui rappeler, à la portée, à la cruauté de telles paroles ? A terme, qu'est-ce qui va être le plus dommageable à l'image de Foshan, dites-moi ? La présence de mendiants ou le fait qu'un édile de cette cité dise que ces malheureux font tache dans le paysage ? Cela équivaut à dire, paraphrasant le grand Molière « cachez ce mendiant que je ne saurais voir », où, pour être direct et reprendre la formule cinglante de Marcel Aymé, « salauds de pauvres ! ».



    Certes, cela ne fait plaisir à personne de voir sur un trottoir des malheureux, parfois dépenaillés, sales et malodorants, quand ils ne sont pas à demi nus, même, mendier de quoi leur assurer leur maigre pitance quotidienne. Ni à ce responsable de Foshan, ni à moi, je le concède volontiers et sans honte, et ni à vous sans doute. Seul un saint ou un menteur pourrait prétendre le contraire, et chacun sait quelle est la proportion respective de chaque catégorie dans notre monde... mais, plus que l'aspect, voire l'odeur, de ces malheureux, ce qu'en fait nous ne supportons pas en eux, c'est l'image qu'ils nous renvoient, l'image d'une société qui n'arrive pas à les prendre en charge, quel que soit le pays par ailleurs. Et l'idée terrible qu'un mauvais coup du sort, un revers de fortune, pourrait un jour nous réduire un jour à la même situation tragique qu'eux. Et il est vrai aussi que nos sociétés modernes, qui chérissent un modernisme lisse et une propreté quasi chirurgicale, ne veulent décidément pas voir cela, quitte à cacher ces malheureux comme on dissimule la poussière sous le tapis. Autrement dit, on camoufle, mais le problème demeure.

    En matière de pauvreté, la Chine s'en sort assez bien, car les mendiants y sont moins nombreux que dans d'autres pays. Je ne citerai comme exemples que l'Inde ou l'Egypte.

     



    Car ce règlement abject, personne n'en doute, ne résoudra pas le problème, qui illustre cruellement ce que le Gouvernement Central chinois dénonce sans cesse avec justesse et raison, le fossé grandissant des richesses, dans un pays où peu de personnes détiennent beaucoup de richesses et beaucoup n'ont que le minimum. Vouloir chasser les mendiants de Foshan, ou d'une autre ville, peut-être en espérant secrètement, qui sait, déplacer le problème vers une autre ville, c'est pratiquer la politique de la patate chaude, c'est comme passer un coup de peinture fraîche sur de la rouille. Car le problème, le vrai, ne nous y trompons pas, ce n'est pas que des mendiants errent dans Foshan. C'est qu'il y ait des mendiants, tout simplement. Alors oui, bien sûr, dire cela est facile, et ça l'est plus encore que de trouver une solution autre qu'un coup de balai administratif. N'empêche, un texte interdisant la mendicité en ville ne saurait en aucune manière être la solution. Cela a été fait aussi en France dans certaines villes il y a quelques années, et le problème n'a pas été résolu pour autant, on s'en doute.

     



    Pour le reste, cette affaire pose aussi un problème de morale. Est-il bien dans le rôle d'un responsable municipal de prononcer ce genre de paroles ? Je gage que, faisant partie d'un organe municipal, les personnes qui ont pris cette décision sont aussi membres du Parti Communiste. Ce qui implique une certaine éthique, et le respect de valeurs comme le partage, la solidarité, la générosité, la justice ou la fraternité, entre autres. Toutes des valeurs qui ont fait, et qui font encore, la gloire et la grandeur de ce parti. Et qui sont aussi des valeurs que partagent l'immense majorité des Chinois, comme ils l'ont montré avec éclat lors des diverses catastrophes naturelles qui ont frappé leur pays ces dernières années. Personnellement, si j'étais à la place de l'un des rédacteurs de ce texte, j'aurais du mal à me regarder ensuite dans une glace sans éprouver un certain malaise. Que ces personnes réfléchissent un peu : les malheureux qu'ils excluent des lieux publics de leur ville, parce que « ça ne fait pas beau », n'ont pas choisi cette vie, et il ne fait aucun doute qu'ils aimeraient en changer et mener une vie décente. Leur position est suffisamment difficile pour ne pas les humilier plus encore en les repoussant parce qu'ils jettent une ombre sur le tableau qui se veut idyllique de Foshan. Et ce sont aussi des Chinois et des Chinoises, des frères et des soeurs, l'ont-ils oublié ?


    Le fossé entre les riches et les pauvres... (Photo: Reuters)