koubilai

  • Marco Polo, mythe ou réalité? Voici le récit de René Grousset , historien et membre de l'Académie française

     

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    Une polémique est née récemment quand une opportuniste ,du nom de Frances Wood écrivit un

    livre "Did Marco Polo go to China? "-"Marco Polo est-il allé en Chine?". Un livre qui ne repose sur rien de scientifique

    et qui pose des questions qui ne débouchent sur rien. Un Docteur en histoire qui est directeur de la Faculté d'histoire de la prestigieuse université Nankai de Tianjin, lors que je lui posai la question, me dit qu'il y aurait toujours des gens dont le soucis premier est de faire de l'argent facile , qui publieraient des livres sans intérêt mais qui font mouche auprès de gens avides de sensationnel , généralement peu cultivés . C'est pas seulement dans ce cas, voyez l'homme sur la lune ou plus près de nous les attentats du 11 septembre.

    Alors afin de vous faire connaître le voyage de Marco Polo , je vous présente un passage du "Livre de la Chine" qu'écrivit René Grousset, historien français, spécialiste de l'Asie, et membre de l'Académie française, son œuvre est de toute première importance pour notre découverte et notre compréhension des cultures orientales.

     

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    Le père et l’oncle de Marco Polo — Nicolo et Maffeo — étaient deux

     

    commerçants vénitiens qui, en 1260, partirent de Constantinople pour une

     

    tournée dans le khanat mongol de la Russie méridionale. De là, par Boukhârâ

     

    et le Turkestan chinois, ils poussèrent jusqu’en Chine où Qoubilaï leur fit bon

     

    accueil. Quand ils furent sur le départ, le grand-khan les chargea d’une

     

    mission auprès du pape : en l’espèce de demander à celui -ci de lui envoyer

     

    cent docteurs « savants dans les sept arts ». Les Polo quittèrent la Chine en

     

    1266. Ils traversèrent de nouveau l’Asie centrale et, par la Syrie, se rendirent à

     

    Rome. Le Saint-Siège ne comprit malheureusement pas l’importance de la

     

    demande adressée par Qoubilaï et dont la réalisation — l’envoi d’une centaine

     

    de lettrés latins — eût peut-être bouleversé le monde ... Les Polo reprirent le

     

    chemin de la Chine à la fin de 1271 en n’emmenant avec eux que Marco, le

     

    fils de Nicolo, l’immortel auteur du récit que nous allons résumer.

     

    Les trois voyageurs, cette fois, traversèrent le khanat mongol de Perse, le

     

    nord de l’Afghanistan, franchirent le Pamir, puis, à t ravers la Kachgarie

     

    méridionale, suivirent, viâ Kachgar, Yarkand, Khotan et le Lobnor, l’antique

     

    Route de la soie qui les conduisit à la province chinoise du Kan-sou (Gansu) où ils

     

    firent halte à Kan-tcheou (Campiçiu chez Marco Polo)( Zhangye, actuellement) ville où ils

     

    constatèrent la présence d’une communauté nestorienne ( Chrétiens d'Orient). Ils reprirent ensuite

     

    leur marche vers l’est, visitèrent l’ancienne capitale des Tangout, Ning -hia

     

    (Egrigaia), où ils remarquèrent aussi, en pays de majorité bouddhiste,

     

    l’existence d’une communauté nestorienne. De là ils pénétrèrent dans le pays

     

    öngut (Tenduc chez Marco Polo, c’est -à-dire dans l’actuel Souei -yuan) dont

     

    ils signalent la foi nestorienne. Marco Polo mentionne la famille du fameux

     

    « Prince Georges », protecteur, comme nous l’avons vu, du christianisme. En

     

    sortant du pays öngut, ils entraient dans la Chine du Nord que, comme les

     

    Turcs de ce temps et les Russes actuels, Marco Polo appelle le Cathay, du

     

    nom des anciens Khitai ou Kitat qui l’avaient possédée au XIe siècle. Ils

     

    parvinrent enfin à Chang-tou (Chandu), près de l’actuel Dolon -nor, résidence

     

    d’été de Qoubilaï. Les Polo remirent à ce dernier une lettre du pape Grégoire

    . Marco Polo suivit ensuite la cour à Pékin (Cambaluc). Qoubilaï qui paraît

     

    l’avoir distingué, lui confia un emploi (dans l’administration de la gabelle) à

     

    Yang-tcheou (Yan-giu), près de l’embouchure du Yang -tseu.

     

    Le livre de Marco Polo décrit en Chine deux itinéraires nord-sud, l’un à

     

    l’ouest, de Pékin au Yun -nan par le Chan-si, le Chen-si et le Sseu-tch’ouan,

     

    l’autre à l’est, de Pékin au Fou-kien par le Chan-tong, le bas Yang-tseu et le

     

    Tchö-kiang. Au cours de ce récit, il dresse une carte économique précise de la

     

    Chine du Nord (Cathay) et de la Chine du Sud, l’ancien empire song (Manzi).

     

    Il mentionne les mines de charbon de la Chine du Nord, « manière de pierres

     

    noires qui s’extraient des montagnes comme par veines, qui brûlent comme

     

    des bûches et sont si bonnes à cela que par tout le Cathay on ne brûle pas

     

    autre chose ». L’utilisation des voies navigables ne l’émerveille pas moins. Il

     

    remarque surtout l’importance commerciale du Yang -tseu-kiang (le Kian),

     

    artère maîtresse de l’économie chinoise : « Il va et vient par ce fleuve plus de

     

    navires et de riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et toutes

     

    les mers de la chrétienté. » Marco Polo ajoute que chaque année deux cent

     

    mille bateaux remontent le fleuve, sans parler de ceux qui le redescendent. Il

     

    note aussi le rôle économique du Canal Impérial, réaménagé et complété par

     

    Qoubilaï et qui permettait d’amener à Pékin le riz du bas Yang-tseu.

     

    Pour diriger cet énorme commerce intérieur comme pour trafiquer avec

     

    l’Inde et l’Insulinde, il s’était fondé dans les ports du bas Yang -tseu, du

     

    Tchö-kiang et de la région cantonaise de puissantes guildes marchandes qui

     

    pouvaient rivaliser avec les Métiers des Flandres et les Arts de Florence.

     

    Parlant des guildes de Hang-tcheou (ville qu’il appelle Quinsai) ( ajd. Hangzhou) , Marco Polo

     

    écrit : « Il y avait là tant de marchands si riches, faisant un commerce si

     

    important qu’il n’est personne qui pourrait l’évaluer. Et sachez que les maîtres

     

    de métiers qui étaient chefs d’entreprises ni leurs femmes ne touchaient rien

     

    de leurs mains, mais ils menaient une existence si riche et si élégante qu’on

     

    eût dit des rois. » L’emploi général du papier -monnaie que Marco Polo

     

    appelle plaisamment la véritable pierre philosophale (« l’arcane parfait »)

     

    facilitait les transactions : « Et je vous dis que chacun prend volontiers (ces

     

    billets) parce que partout où les gens se rendent sur les terres du grand-khan,

     

    ils peuvent acheter et vendre avec, tout comme si c’était de l’or fin. » Les

     

    merveilleuses aptitudes commerciales de la race chinoise frappent

     

    d’admiration notre Vénitien. A tout instant il évoque le spectacle de toutes ces

     

    richesses : nefs revenant de l’Inde chargées d’épices, poivre, gingembre,

     

    cannelle ; jonques descendant le Yang-tseu ou remontant le Grand Canal avec

     

    leur cargaison de riz ; boutiques de Hang-tcheou ou de Ts’iuan -tcheou,

     

    débordant de marchandises précieuses : soie grège, soie damassée, camocans

     

    et brocarts d’or, samis ou soieries lourdes de luxe, tartaires et satins, etc. Bref,

     

    une véritable géographie économique de la Chine au XIIIe siècle.

     

    Dans le même esprit, Marco Polo nous renseigne sur les principaux

     

    marchés chinois : Pékin (Cambaluc), centre des soieries du nord : « il n’est

     

    pas de jour où il n’y entre mille charretées de soie avec laquelle se fabriquent

     

    quantité de draps d’or » ; Tch’eng -tou (Sindufu), le chef-lieu de

    Sseu-tch’ouan, qui fabriquait des cendals et exportait ses soieries en Asie

     

    centrale ; — Yang-tcheou (Yan-giu), le grand marché de riz du bas

     

    Yang-tseu ; Hang-tcheou (Quinsai) enfin, l’ancienne capitale des Song à la -

     

    quelle une place à part est réservée. Marco Polo, nous l’avons vu, nous la

     

    décrit comme une sorte de Venise chinoise. C’était, notamment, le grand

     

    marché du sucre. D’innombrables navires y apportaient les épices de l’Inde et

     

    de l’Insulinde et en exportaient les soieries destinées à l’Inde et au monde

     

    musulman. Aussi y rencontrait-on une nombreuse colonie de marchands arabes,

     

    persans et chrétiens. Enfin le Fou-kien renfermait les deux grands ports

     

    de Fou-tcheou (Fujiu) et de Ts’iuan -tcheou (Çaiton). Les marchands de

     

    Fou-tcheou possédaient d’incroyables stocks de gingembre et de gaingal. « Il

     

    y a aussi dans cette ville une vente très considérable de sucre et un grand

     

    marché de perles et de pierres précieuses apportées jusque-là par les navires

     

    venus des Indes. » Mais le plus grand emporium de la Chine restait encore

     

    Ts’iuan -tcheou, la Çaiton de Marco Polo (ajd. Quangzhou)« où, dit-il, tous les navires des Indes

     

    arrivent si chargés d’épices, de pierres précieuses et de perles que c’est

     

    merveilleux. C’est le port où affluent tous les marchands du Manzi, le grand

     

    centre d’importation pour toute la Chine. Et je vous dis que pour un navire

     

    chargé de poivre qui va des Indes à Alexandrie ou dans tout autre port à

     

    destination du monde chrétien, il en vient plus de cent à Çaiton ».

     

    Au commencement de 1292 Marco Polo, son père et son oncle se

     

    rembarquèrent pour l’Europe en emmenant avec eux, de la part de Qoubilaï,

     

    une jeune princesse destinée au khan mongol de Perse. Ils firent escale à

     

    Sumatra, débarquèrent à Ormuz et furent de retour à Venise en 1295.

     

    En même temps que les hardis commerçants dont Marco Polo est le type,

     

    on voyait arriver dans la Chine mongole les missionnaires catholiques. En

     

    1289 le pape Nicolas IV, qui venait d’ap prendre par Rabban Çauma

     

    l’existence de nombreuses chrétientés indigènes dans l’empire mongol,

     

    envoya en Extrême-Orient le franciscain Jean de Montcorvin. Montcorvin,

     

    après un séjour dans le khanat mongol de Perse (1290), puis une escale dans

     

    l’Inde (1291), s’embarqua pour la Chine où le grand -khan Tèmur

     

    (1294-1307), petit-fils et successeur de Qoubilaï, lui fit bon accueil.

     

    Montcorvin construisit à Pékin deux églises, en partie grâce à la libéralité du

     

    commerçant italien Petrus de Lucalongo qui l’avait accompagné. En peu

     

    d’années il baptisa « plus de dix mille Tartares » et commença à traduire le

     

    psautier dans un de leurs dialectes. Il convertit au catholicisme le prince öngut

     

    Georges, jusque-là nestorien. Le jeune fils de Georges fut baptisé sous le nom

     

    de Jean en l’honneur de Montcorvin.

     

    En 1307, le pape nomma Montcorvin « archevêque de Cambaluc »,

     

    c’est -à-dire de Pékin. En 1313 arrivèrent dans cette ville trois franciscains

     

    destinés à devenir ses suffragants. L’un d’eux, Gérard, devint « évêque de

     

    Çaiton », c’est -à-dire de Ts’iuan -tcheou, au Fou-kien, ville où une riche

     

    Arménienne fit bâtir une église. Le second successeur de Gérard dans l’évêché

     

    de Tsiuan-tcheou, le franciscain André de Pérouse, nous a laissé une lettre

     

    datée de janvier 1326. Il nous y apprend que le grand-khan lui accordait une

     

    pension de cent florins d’or. Il nous dit encore qu’il a cons truit près de

     

    « Çaiton » un couvent pour vingt-deux religieux et qu’il partage son temps

     

    entre son église et son ermitage en montagne.

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