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  • Port du Pirée : pourquoi les Chinois réussissent où les Grecs échouent ?

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    Le fret international a ressuscité la partie du Pirée concédée à Cosco.

     

     Le capitaine Fu Cheng Qiu est un homme comblé. Par la fenêtre de son bureau donnant sur le port du Pirée, à Athènes, il aperçoit des conteneurs de toutes les couleurs, des camions qui vont et viennent et, au loin, la mer Egée sous le soleil. Directeur général de Piraeus Container Terminal (PCT), une filiale de l'armateur chinois Cosco, il déguste son thé dans sa tasse décorée de pandas, et annonce d'emblée les chiffres de son succès: en trois ans, il a multiplié le volume du fret par 4,5. Désormais, il négocie avec les plus grandes firmes mondiales pour faire du port un grand centre de logistique. Les Grecs n'en reviennent pas. Et au moment même où, à la demande de Bruxelles, la Grèce relance son programme de privatisations - dont une nouvelle partie du Pirée -, beaucoup rêvent que cette expérience fasse des petits.

     

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    Capitaine Fu Cheng Qiu (homme aux cheveux gris)

     

    Dans le hall d'entrée de Cosco , société chinois dont l'Etat est actionnaire et cotée à  la bourse de Shanghai, des photos juxtaposent un temple grec et un temple chinois, le stade olympique de Pékin et celui d'Athènes... "Capitaine Fu" de la même façon s'appuie sur une équipe mixte pour diriger des employés grecs "qui travaillent dur" insiste Fu Cheng : "Sept managers sont chinois et huit sont locaux, nous nous respectons et formons une grande famille unie."  Il faut dire que nous avons dû redoubler de diplomatie. Fin 2009, les dockers nous ont accueillis à coups de grèves et de "Chinese go home" peints sur les murs. L'Etat grec venait de nous céder pour trente-cinq ans la concession d'une partie du port commercial pour 500 millions d'euros, de quoi renflouer ses caisses. Et nous nous  s'engagions à un investissement total de 3,4 milliards. De nombreux Grecs y voyaient le début du bradage du pays. Depuis, les difficultés économiques se sont accrues et le vent a tourné.

    Dernière ferté en date du capitaine Fu, Cosco a conclu un accord le 1er mars au Pirée avec Hewlett-Packard et la société de chemins de fer Trainose (en cours de privatisation), en présence du Premier ministre Antonis Samaras. Le géant américain de l'électronique veut faire du port du Pirée son noyau logistique pour ses produits arrivant de Chine par cargo et repartant vers l'Europe centrale, le Moyen-Orient ou l'Afrique du Nord par terre, mer ou air. Hewlett-Packard, qui profitera d'une exemption de TVA, teste actuellement les lignes de train, reliées au Pirée depuis avril. "En plus de HP, nous sommes aussi en négociation avec Dell, le coréen LG, le chinois Huawei et Ikea, explique le directeur. Ces grandes entreprises ont compris que pour réduire leurs coûts et leurs temps de livraison, le Pirée présente des avantages de taille."

     

    A la sortie du canal de Suez, le Pirée bénéficie d'une position stratégique. Déjà présent dans six ports européens dont Anvers, Cosco compte en profiter et, après avoir consolidé un terminal, il en bâtit un autre. Une première partie sera prête dès juillet et la totalité en 2015. Le volume du fret devrait s'accroître encore d'un tiers.

    Nouveau quai, nouvelles grues Made in China... Sur les docks, Cosco a aussi imposé une nouvelle façon de travailler. Adieu les salariés de l'Etat qui sont partis côté public à l'autre bout du port.

     La société chinoise salarie 270 personnes et en fait travailler 700 à 800 autres, via des sous-traitants. Nikolaos, 40 ans, travaille pour l'un d'eux. Il a étudié le commerce et le transport maritime à Liverpool, obtenu un MBA, et décharge les cargos pour environ 1.400 euros mensuels. "Le sous-traitant nous assure au moins vingt jours de travail par mois, soit 1 000 euros au minimum", précise-t-il.

    Côté public, ce système provoque la colère du syndicat des dockers. "A moins d'être saisonnier, chaque travailleur doit être employé de façon permanente, juge le secrétaire général, Giorgos Gogos. Sinon, c'est une nouvelle sorte d'esclavage." Il reproche aussi à Cosco l'absence de convention collective et de syndicat. "Nous n'avons ni plainte ni réclamation", répond Tassos Vamvakidis, directeur commercial de Cosco. Inexact. Dimitris Batsoulis a travaillé pour un sous-traitant près de deux ans. "J'ai essayé de créer un syndicat pour améliorer les mauvaises conditions de travail", explique-t-il. Il a été licencié début 2012 et poursuit le sous-traitant en justice. L'inspection du travail, elle, multiplie les contrôles, consciente qu'une trop forte dérégulation du travail pourrait signer les limites du modèle.

    De façon inattendue, l'efficacité à la chinoise se diffuse côté public. La société d'Etat Piraeus Port Authority (PPA) emploie 1.230 salariés, contre 1.700 en 2009, la différence étant partie à la retraite. A côté de sa forte activité de transport de passagers et de véhicules, PPA ne gère plus que 25% du fret. "A Cosco, les équipes pour décharger les navires comprennent trois à cinq personnes, explique le directeur général, Stavros Hatzakos. Les nôtres en comptaient neuf, nous sommes passés à six, et peut-être bientôt à cinq. Pendant des années, personne ne nous concurrençait, alors il est évident que l'arrivée de Cosco a eu des conséquences sur nous. Pour moi, c'est une bonne chose." Malgré la baisse de 35% imposée par l'Etat début 2012, les salaires restent plus élevés. Selon la direction, les dockers gagnent en moyenne 1.700 euros net par mois et les employés 2.400, avec un plafond de 2.900 euros pour tous, directeur compris.

     

    Cette injection des méthodes du privé dans les us et coutumes publics réjouit le président de la Chambre de commerce international, l'armateur Nicos Vernicos. "Cosco est un exemple à suivre pour le gouvernement, et pour tous les pays européens avec un fort déficit public, comme la France." Il met un bémol: "Les Chinois, qui contrôlent de plus en plus la logistique en Afrique comme en Europe, risquent de faire circuler en priorité leurs propres produits." Cela ne semble pas inquiéter le ministre des Affaires maritimes, Kostas Mousouroulis, pas plus que le risque de monopole en cas de rachat de la partie publique par les Chinois. "Nous lancerons la privatisation du port de Thessalonique en juin, et celle du Pirée peu après. Je pense que la concurrence devrait se développer entre ports et pas à l'intérieur du même port." Avis qui laisse toutes ses chances au capitaine Fu. "J'aimerais acheter... si le prix est très raisonnable", dit-il entre deux gorgées de thé.